24 juillet 2008

Cyrano de Bergerac

Le baiser de Roxane
(Rostand, CYRANO de Bergerac, 1897, Acte III, scène 10)

 

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CYRANO
Baiser. Le mot est doux.
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ;
S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? [...]

ROXANE
Taisez-vous !

CYRANO
Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ;
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d'un peu se respirer le coeur,
Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

ROXANE
Taisez-vous !

CYRANO
Un baiser, c'est si noble, madame,
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
En a laissé prendre un, la reine même !

ROXANE
Alors !

CYRANO, s'exaltant.
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
J'adore comme lui la reine que vous êtes,
Comme lui je suis triste et fidèle...

ROXANE
Et tu es
Beau comme lui !

CYRANO, à part, dégrisé.
C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

ROXANE
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille...

CYRANO, poussant Christian vers le balcon
Monte !

ROXANE
Ce goût de coeur...

CYRANO
Monte !

ROXANE
Ce bruit d'abeille...

CYRANO
Monte !

CHRISTIAN, hésitant
Mais il me semble, à présent, que c'est mal !

ROXANE
Cet instant d'infini !...

CYRANO
Monte donc, animal !
Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.

CHRISTIAN
Ah ! Roxane !
Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.

CYRANO
Aïe ! au coeur, quel pincement bizarre !
Baiser, festin d'amour, dont je suis le Lazare !

Le baiser de Roxane (Rostand, CYRANO de Bergerac, 1897, Acte III, scène 10)

21 avril 2008

Aimé Césaire et Carla Ferro

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Aimé Césaire, de son nom complet Aimé Fernand David Césaire, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique) et mort le 17 avril 2008 à Fort-de-France, était un poète et homme politique français. Il fut l'un des fondateurs du mouvement littéraire de la "Négritude" et un anticolonialiste résolu.
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Cahier d'un retour au pays natal (1939)

Conçu comme un anti-poème, une sorte de poème en prose à la manière d'Une saison en enfer de Rimbaud et des Chants de Maldoror de Lautréamont, le Cahier d'un retour au pays natal est un long texte de 75 pages.
Il est né d'une crise morale et spirituelle que traverse Aimé Césaire entre 1935 et 1936, alors qu'il prépare l'agrégation à l'Ecole normale supérieure de Paris. La première version du poème est publiée en 1939, mais l'auteur ne cessera de la reprendre, de la corriger en y ajoutant des passages entiers jusqu'à 1956, date à laquelle il remet le dernier état du manuscrit à Présence Africaine qui publie la même année cette version définitive du poème. Autobiographique comme le mot "cahier" dans le titre le laisse entendre, évoquant quelque carnet ou journal intime, cet ouvrage raconte en effet un parcours initiatique qui conduit le narrateur-récitant du rejet de soi-même, de son histoire (noir, fils de colonisé, petit-fils d'esclave déporté) et de sa géographie ("cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravines...") à l'acceptation de sa race et de sa négritude.
Le processus de l'écriture entraîne le poète du désespoir à l'espoir, et au refus d'assumer le passé de sa race avilie, humiliée, soumise à l'affirmation d'une négritude triomphante, annoncée par l'image de "Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité". Considéré comme le texte fondateur de la négritude, ce poème est désormais associé aux combats raciaux et politiques des Noirs dans le monde entier.


En voici un extrait, tiré des p.33 à 36 (Edition Présence Africaine. Poésie)

 
En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots.
 
Des mots?
quand nous manions des quartiers de monde,
quand nous épousons des continents en délire,
quand nous forçons de fumantes portes,
des mots, ah oui, des mots!
mais des mots de sang frais,
des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles
et des paludismes et des laves et des feux de brousse,
et des flambées de chair, et des flambées de villes...
 
Sachez-le bien:
je ne joue jamais si ce n'est à l'an mil,
je ne joue jamais si ce n'est à la Grande Peur
 
Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous!
 
Parfois on me voit d'un grand geste du cerveau,
happer un nuage trop rouge ou une caresse de pluie,
ou un prélude du vent,
ne vous tranquillisez pas outre mesure:
 
Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même,
 
Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang
 
C'est moi rien que moi
qui arrête ma place sur le dernier train de la dernière vague du dernier raz-de-marée.
 
C'est moi rien que moi
qui prends langue avec la dernière angoisse
C'est moi oh, rien que moi
qui m'assure au chalumeau
les premières gouttes de lait virginal!
 
Et maintenant un dernier zut:
au soleil (il ne suffit pas à soûler ma tête trop forte)
à la nuit farineuse avec les pondaisons d'or des lucioles incertaines
à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise
le vent y saute en inconstantes cavaleries salées
je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas provende pour moi
 
Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris
les courants silencieux de la désespérance
au sortir de l'Europe peureuse qui se reprend et fière
se surestime
je veux cet égoïsme beau
et qui s'aventure
et mon labour me remémore d'une implacable étrave.
 
Que de sang dans ma mémoire! Dans ma mémoire sont des lagunes.
Elles sont couvertes de têtes de morts. Elle ne sont pas couvertes de nénuphars.
Dans ma mémoire sont des lagunes.
Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres!
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles, pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la liberté féroce
 
(les nègre-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis
les vices-tous-les-vices, c'est-moi-qui-vous-le-dis
l'odeur-du-nègre, ca-fait-pousser-la-canne
rappelez-vous-le-vieux-dicton:
battre-un-nègre, c'est le nourrir)
 
amour des rocking-chairs méditant la volupté des rigoises
je tourne, inapaisée pouliche
Ou bien tout simplement comme on nous aime!
Obscènes gaiement, très doudous de jazz sur leur excès d'ennui.
Je sais le tracking, le Lindy-hop et les claquettes.
Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes enrobées de oua-oua. Attendez..
Tout est dans l'ordre. Mon bon ange broute du néon. J'avale des baguettes. Ma dignité se vautre dans les dégobillements...
Aimé Césaire
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J'aime aussi tout particulièrement ce poème de Carla Ferro - Native du Cap Vert et lusophone, Carla Ferro étudie actuellement la philologie romane à l'U.C.L. Installée en Belgique depuis 1997, elle a fait le choix d'écrire en français. Elle participe à l’atelier « Lecteurs anonymes », animé par Frédéric BOURGEOIS et mis en œuvre par la Maison de la Poésie de Namur - , auquel la poésie de Césaire me fait penser:
 
 
Sur les bords des volcans où j’ai fait mon jardin


Ce matin l'Afrique en rognures


Mes rêves en plasmas coagulés

Je maudis

les hommes de glace

des temples cupides


Et je meurs de soif

sur les bords des volcans

En feu,


Mes os

S'effacent et meurent

Poussières de sable

d'un passé moite

Verdoyant

En boue

Écrasées par des grues


Je vous hais.

Vous.

Et vos frères!


Et je pleure

Mes enfants affamés

Mes toits colorés

Dessinés en henné

Sur les mains calleuses

Dans la cale moisie

D'un navire

Espoir criblé de balles

Souillé

De départs et de sang

arrosent

Des cimetières en prières

étendues

En une poignée de main.


Et je rêve

Du vent

Qui sème

L'Amour.

Sur les bords des volcans

Où j'ai fait mon jardin.
 
(...) 

Carla Ferro , poétesse du Cap Vert
 

14 avril 2008

R.G. Cadou

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René Guy Cadou est né en 1920. Il a écrit, comme une prémonition : "Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre". À partir de 1943, Hélène l'accompagne: Hélène Cadou, épousée en 1946, poète comme lui, pour qui il a écrit "Hélène ou le règne végétal", publié en février 1951. Le poète est mort de maladie en mars de la même année, à 31 ans. 

La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J'entends je marche au bord du trou
J'entends gronder
Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L'éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d'années ce n'est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie
Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m'agrippe
A des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne? Je veux fuir! Où l'écoutille?
Et je m'attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille.

René-Guy CADOU, éd. Seghers 

 La blanche école où je vivrai

La blanche école où je vivrai
N'aura pas de roses rouges
Mais seulement devant le seuil
Un bouquet d'enfants qui bougent
On entendra sous les fenêtres
Le chant du coq et du roulier;
Un oiseau naîtra de la plume
Tremblante au bord de l'encrier
Tout sera joie! Les têtes blondes
S'allumeront dans le soleil,
Et les enfants feront des rondes
Pour tenter les gamins du ciel.

René-Guy Cadou, éd. Seghers

 LE CHANT DE SOLITUDE

Laissez venir à moi tous les chevaux toutes les femmes et les bêtes bannies
Et que les graminées se poussent jusqu'à la margelle de mon établi
Je veux chanter la joie étonnamment lucide
D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre
Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel
Et que tous les paysans viennent voir ce miracle d'un homme qui grimpe après les voyelles
Etonnez-vous braves gens! car celui qui compose ainsi avec la Fable
N'est pas loin de trouver place près du Divin dans une certaine Etable!
Et dites-vous le soir quand vous rentrez de la foire aux conscrits ou bien des noces
Que la lampe qui brûle à l'avant du pays très tard est comme la lanterne d'un carrosse
Ou d'un navire bohémien qui déambule
Tout seul dans les eaux profondes du crépuscule
Que mon Chant vous atteigne ou non ce n'est pas tant ce qui importe
Mais la grande ruée des terres qui sont vôtres entre le soleil et ma porte
Les fumures du Temps sur le ciel répandues
Et le dernier dahlia dans un jardin perdu!
Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied!
Peut-être qu'un cheval à l'humeur insolite
Un soir qu'il fera gris ou qu'il aura neigé
Posera son museau de soleil dans mes vitres.

René-Guy Cadou, éd. Seghers 

Ce qu'il écrivit sur sa poésie et son travail de poète:

Je ne suis pas militaire de carrière. Je ne me bats pour aucune solde, pour aucun grade, pour aucune patrie. Pas même pour la poésie : je défends ma peau (LLDS, 79, 408). Je ne conçois de poésie engagée qu’envers soi-même. C’est en cela qu’elle est délivrance, ou promesse de délivrance. C’est en cela qu’elle est un bien (NI, I, 9, 419).

Les « poètes engagés » de ces dernières années le sont en vertu d’opinions politiques ou religieuses. Mallarmé fut engagé dans l’art. Pour moi tout engagement ne vaut, et c’est une banalité, que vis-à-vis de soi-même et dans la vie (NI, I, 15, 421).

Et l’on demanderait au poète de ne plus chanter parmi les ruines, de n’être plus qu’un témoin, qu’un envoyé spécial de l’homme parmi les hommes. Mais toute l’atrocité de la guerre tient justement dans ce miracle d’un oiseau [, d’un poète] porté par sa complainte et qui souligne de son étrange douceur toute l’étendue du désastre (N, 1, 430). À l’épaule d’Atlas la terre était légère, la griffe d’un oiseau lui était brûlure. Soyez la brûlure (NI, DLP, 18, 436).

Toutes les références à L’Œuvre cadoucéen reportent le lecteur à L’Œuvre poétique complet : Poésie la Vie entière, Paris, éd. Seghers, 1976.
Les abréviations:
PVE : Poésie la Vie entière,
UI : Usage interne,
LLDS : Les Liens du sang,
N : Notes,
NI : Notes inédites,
DLP : « De la peinture »,
sont immédiatement suivies de la numérotation du poème ou de la note,
puis de la référence de pagination.

03 avril 2008

Queneau et l'OuLiPo


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En 1960, Raymond Queneau fonde l'OuLiPo (Ouvroir de la Littérature Potentielle) avec son ami François Le Lionnais. L'OuLiPo est un laboratoire littéraire préconisant l'utilisation de structures mathématiques dans la création littéraire. C'est l'atelier dans lequel Queneau et ses amis (Georges Perec, Jacques Roubaud, Italo Calvino, ...) inventeront de nouveaux mécanismes.

La méthode S+7 consiste à remplacer chaque substantif (S) d'un texte préexistant par le septième substantif trouvé après lui dans un dictionnaire (S+7) donné.

Jean Lescure en est l'inventeur: il expose la méthode du S+7 lors d'une des premières réunions de l'OuLiPo, le 13 février 1961. Les comptes-rendus de Jacques Bens (Genèse de l'Oulipo. 1960-1963, Le Castor Astral) montrent que c'est une des premières contraintes inventées par l'Oulipo.

Le S+7 a connu un très vif succès comme en témoignent les nombreux textes produits selon la méthode mais aussi la multiplicité des variations proposées autour de la contrainte.


Ainsi, "L’Étranger" de Baudelaire devient-il  "L’étreinte" :

– Qui aimes-tu le mieux, homochromie ennéagonale, dis ? ta perfection, ton mérinos, ta soif ou ton frétillement ?
– Je n’ai ni perfection, ni mérinos, ni soif, ni frétillement.
– Tes amidons ?
– Vous vous servez là d’un paros dont la sensiblerie m’est restée jusqu’à ce jouteur inconnue.
– Ton patron ?
– J’ignore sous quel laudanum il est situé.
– Le bécard ?
– Je l’aimerais volontiers, défaut et immortel.
– L’orangeade ?
– Je la hais, comme vous haïssez Différenciation.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étreinte ?
– J’aime les nucléarisations… les nucléarisations qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleuses nucléarisations !
Dans " La Littérature potentielle", en 1973, Raymond Queneau propose des variations sur S+7, en l'étendant à d'autres parties du discours. Ainsi La cimaise et la fraction est-elle le résultat d'un "A+7, Sm+7, Sf+7, V+7" appliqué à la fable bien connue.
La cimaise et la fraction

La cimaise ayant chaponné tout l’éternueur
Se tuba fort dépurative quand la bixacée fut verdie
Pas un sexué pétrographique morio de mouffette ou de verrat
Elle alla crocher frange
Chez la fraction la volcanique
La processionnnant de lui primer
Quelque gramen pour succomber
Jusqu’à la salanque nucléaire.
"Je vous peinerai, lui discorda-t-elle,
Avant l’apanage, folâtrerie d’Annamite !
Interlocutoire et priodonte. "
La fraction n’est pas prévisible :
c’est là son moléculaire défi.
"Que feriez-vous au tendon cher ?
Discorda-t-elle à cette énarthose.
- Nuncupation et joyau à tout vendeur,
Je chaponnais, ne vous déploie.
- Vous chaponniez ? J’en suis fort alarmante.
Eh bien ! Débagoulez maintenant."

Raymond Queneau
Quant à celle qui suit, c'est une double parodie plus récente d'Hervé Le Tellier, inspirée par celle de Queneau:
La Cimaise et la Fraction

Une cimaise, seule, du haut de sa corniche,
s'ennuyait à crever comme un chien dans sa niche.
Pour occuper son temps, elle fait des divisions
Et se trouve soudain devant une fraction.
"Quel curieux animal..." s'étonne la cimaise,
contemplant le quotient : trois divisé par treize.
La cimaise n'est pas matheuse,
C'est là son moindre défaut.
"Moi j'ai pas mon bachot"
fait-elle d'une voix boudeuse.
"Un chiffre sur un autre, que sépare une barre,
C'est plus que compliqué, c'est carrément bizarre...
- Compliqué ? pas du tout, s'indigne la fraction,
Je ne suis, à vrai dire, qu'une représentation.
C'est tout simple, voyez : Trois est numérateur,
Et le treize, au dessous, est dénominateur.
D'ailleurs, sans me vanter, je suis irréductible.
- Si vous me l'affirmez... Je ne dirai pas non.
- Treize et trois sont premiers, insiste la fraction.
- Euh, oui, fait la cimaise, premiers ? C'est bien possible."
La fraction, à ces mots, se sent encouragée.
Elle parle théorie, évoque l'addition,
Et le pépécéhème, et le pégécédé :
"De façon générale, on dira p sur q...
- Comment ? Soyez polie.
- C'est un malentendu, voyons, dit la fraction.
C'était une expression... Pour rester dans l'abstrait.
- p sur q me paraît, à moi, assez concret,
J'ai beau n'être, c'est vrai, qu'une décoration,
J'ai du vocabulaire. Mieux, j'ai de l'instruction.
J'entends, de ma corniche, bien des conversations,
Personne, au grand jamais, n'y parle de fraction.
Allez, déguerpissez, misérable invention."
La fraction, à ces mots, comprend qu'on la renvoie.
Elle ouvre un large bec, et laisse tomber son trois.
La cimaise s'en saisit, et dit : "Cher diviseur,
sachez que tout professeur
est ennuyeux pour celui qui l'écoute
Cette leçon vaut bien un numérateur, sans doute."
Dépitée, la fraction, valant zéro sur q,
comprit, très en pétard, qu'elle ne diviserait plus.

Hervé Le Tellier
Dans ce même ouvrage, Queneau propose une méthode récursive M+i, où on prend le mot suivant de la catégorie à condition que les contraintes de la rime ou métriques soient respectées. Ainsi:
                                  EL DESDONADO

Je suis le tensoriel, le vieux, l'inconsommé
Le printemps d'Arabie à la tourbe abonnie
Ma simple étole est molle et mon lynx consterné
Pose le solen noué de la mélanémie. […]

La méthode Caradec, présentée dans la Bibliothèque Oulipienne n°54, est une systématisation du S+7 : il s’agit d’une chaîne de S+7 le long de laquelle on parcourt un dictionnaire de 7 en 7 substantifs.

LE SOUVENIR DE JEAN QUEVAL
Je vis entrer Jean Queval
Dans un cabriolet de la rougeur du bain
Dans un cachalot de la roulure du baigneur,
Dans un cache-sexe de la roussette du bagnard,
Dans un cacique de la routine du bafouillage,
Dans un cadeau de la royauté du badaud,
Dans un cadre de la rubrique du bacille
Dans un café de la rue du Bac.
Il portait je le revois encore,
Sur la tentacule une vaccination,
Sur la tératologie une vacuité,
Sur la terminaison une vaginite,
Sur la terrasse une vaguelette,
Sur la terrine une vaillance,
Sur la tessiture une valériane,
Bref il portait sur la tête une valise.
Elle était vide.
— C’était, me dit-il pour se mettre
à l’accessoire de la poignée,
à l’accélérateur de la poésie
à l’académie de la podologie,
à l’abstinence de la pochade,
à l’absolutisme de la pluviosité,
à l’abscisse de la pluralité,
c’était pour se mettre à l’abri de la pluie.
Quand il ne plut plus, nous sortîmes
du bleu, du bled, du blason, du blanc, du bla-bla, du bitume, du bistro,
et je le vis partir avec sa vasodilatation sur la thermos,
sa variole sur la thérapie,
sa varappe sur la théocratie,
sa vantardise sur la thaumaturgie,
sa vanille sur la texture,
sa valvule sur la tétralogie,
sa valise sur la tête,
en disquette de la stimulation du micron,
en dispense de la stérilité du microclimat,
en disjonction de la steppe du micmac,
en discrétion de la sténodactylo du miasme,
en discorde de la stéarine du meurtre,
en disciple de la statue du meuble,
en direction de la station de métro.
Pour moi, cette justesse-là était discobole,
Ce juron était dirigeable,
Ce jurançon était direct,
Cette jujube était diphtongue,
Ce judo était dingue,
Cette jouvence était dindon,
Pour moi ce jour-là, c’était dimanche.
                                              François Caradec

25 mars 2008

Le vieux

 
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 Ah! que j'aime Maupassant! Ambiance et réalités du monde paysan d'une certaine époque, tout y est!
 
Un tiède soleil d'automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu par les vaches, la terre, imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec un bruit d'eau; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits d'un vert pâle, dans le vert foncé de l'herbage.

Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, meuglaient par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers pour leurs poules qu'ils appelaient d'un gloussement vif.

La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tordu, marchant à grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots plein de paille. Ses bras longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:

-- A bas, Finot !

Le chien se tut.

Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans.

L'homme demanda:

-- Comment qu'y va?

La femme répondit:

-- M'sieu le curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.

Ils entrèrent tous deux dans la maison.

.Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse, noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indiennenormande.

Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part, portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.

Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.

L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur oeil placide et résigné.

Le gendre placide

-- C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.

La fermière reprit:

-- C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ca.

Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entrouverte laissait passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur sa poitrine à chaque aspiration.

Le gendre, après un long silence, prononça:

-- Y a qu'à le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est dérangeant pour les cossards, vul' temps qu'est bon, qu'il fautrepiquer d'main.

Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara:

-- Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben d'main pour les cossards.

Le paysan méditait; il dit:

-- Oui, mais demain qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j' nai ben pour cinq ou six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.

La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:

-- I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.

L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de l'idée. Enfin il déclara:

-- Tout d' même, j'y vas.

Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:

-- Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu qu'i faudra se réconforter T'allumeras le four avec la bourrée qu'est sous l' hangar au pressoir. Elle est sèque.

Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne n'en perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre brune, I'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il faisait tout.

Et il traversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper, sortit sur le chemin qui longeait son fossé, et s'éloigna dans la direction de Tourville.

Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant, I'écrasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le coin de la table.

Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les mûrs, et les entassait dans son tablier.

Une voix l'appela du chemin:

-- Ohé, Madame Chicot!

Elle se retourna. C'était un voisin, maître Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis les jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et répondit:

-- Qué qu'y a pour vot' service, maît' Osime?

-- Et le pé, où qui n'en est?

Elle cria:

-- Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.

Le voisin répliqua:

-- Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.

Elle répondit à sa politesse:

-- Merci, et vous d' même.

Puis elle se remit à cueillir ses pommes.

Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et monotone, et jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commença à préparer les douillons.

Elle enveloppait les fruits un à un, dans une mince feuille de pâte, puis les alignait au bord de la table.

Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.

Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il demanda:

-- C'est-il fini?

-- Point encore: ça gargouille toujours.

Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.

Son gendre le regarda, puis il dit:

-- I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.

Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper. Quand ils eurent avalé leur soupe, ils mangèrent encore une tartine de beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre de l'agonisant.

La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le visage de son père. S'il n'avait pas respiré, on l'aurait cru mort assurément.

Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle interrompu du mourant.

Les rats couraient dans le grenier.

Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour.

Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de la résistance du vieux.

-- Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu' tu f'rais té?

Il la savait de bon conseil.

Elle répondit:

-- I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'à craindre. Pour lors que l' maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu qu'on l'a fait pour maître Renard le pé, qu'a trépassé juste aux semences.

Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement; et il partit aux champs

Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.

A midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le repiquage des cossards vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.

A six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre à la fin, s'effraya.

-- Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?

Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le lendemain.

L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la femme rentrèrent tranquilles.

Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.

Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.

Alors, ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout du temps qu'il leur faisait perdre.

Le gendre demanda:

-- Qué que j'allons faire?

Elle n'en savait rien; elle répondit:

-- C'est-i contrariant, tout d' même !

On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.

Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent.

Les femmes en noir, la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes, gênés dans leur veste de drap, s'avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.

Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant, et tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.

Ils allaient de l'un à l'autre:

-- Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme ça!

Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint.

-- J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons; faut bien en profiter.

Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, I'idée de douillons égayant tout le monde.

Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce spectacle, jetaientun coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait ouverte .

Mme Chicot expliquait l'agonie:

-- V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait-on point une pompe qu'a pu d'iau?

Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation, mais comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte.

Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas assez. Mais il en resta quatre.

Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:

-- S'i nous véyait, I' pé, ça lui ferait deuil. C'est li qui les aimait d' son vivant.

Un gros paysan jovial déclara:

-- I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.

Cette réflexion, loin d'attrister les invités, sembla les réjouir C'était leur tour, à eux, de manier des boules.

Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans les repas.

Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à elle-même, apparut à la fenêtre et cria d'une voix aiguë:

-- Il a passé ! Il a passé !

Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.

Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.

Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient tranquilles. Ils répétaient:

-- J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.

N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on remangerait des douillons pour l'occasion. Les invités s'en allèrent en causant de la chose contents tout de même d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.

Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par l'angoisse:

-- Faudra tout d' même r'cuire quatre douzaines deboules! Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit!

Et le mari, plus résigné, répondit:

-- Ça n' serait pas à refaire tous les jours.

Maupassant - Les Contes du jour et de la nuit (1885) - Le vieux

(sous Licence ABU)

17 mars 2008

Le Parfum

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  « Au dix-huitième siècle vécut en France un homme qui compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manqua pas de génies abominables... » 

(...) 

  « A l'époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l'urine, les cages d'escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton ; les pièces d'habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre, les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés ; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d'oignon, et leurs corps, dès qu'ils n'étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives.

  Les rivières puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l'épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu'en bas, et le roi lui-même puait, il puait comme un fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver ... »

Patrick Süskind, Le Parfum (Editions Fayard). Traduit par Bernard Lortholary.

03 mars 2008

Baudelaire


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Auteur torturé, Charles Baudelaire publia de son vivant une seule œuvre, les Fleurs du Mal. Ce recueil de poèmes fut condamné et censuré à sa sortie, car trop choquant pour la morale bourgeoise, avant de passer à la postérité. Baudelaire y met en lumière la dualité entre la violence et la volupté, le bien et le mal, la laideur et la beauté, l’enfer et le ciel.

Né à Paris le 9 avril 1821, Charles Baudelaire n’a que six ans lorsque son père meurt. Sa mère se remarie un an plus tard avec le général Aupick. Il refuse cette union et sera toujours en opposition avec ce militaire aux valeurs et aspirations très différentes des siennes.
 
Après des études secondaires à Lyon, puis au lycée Louis-le-Grand, à Paris, il se destine à des études de droit. Mais il cède vite aux tentations de la vie ardente et dissolue de la bohème romantique du Quartier Latin.

En 1839, il est renvoyé de Louis le Grand mais obtient néanmoins son baccalauréat. Il choisit délibérément une vie de bohème.

Sa famille, qui n’apprécie guère cette vie dissolue, le pousse à embarquer en 1841 à bord d’un paquebot à destination des côtes d'Afrique et de l'Orient. Durant son séjour à l'île Bourbon (aujourd'hui île de la Réunion), il fait provision d'une collection d'images et d'impressions " exotiques " qui marqueront durablement sa poésie, dont il rédige, au retour en 1842, les premiers textes. Au même moment il s'éprend, à Paris, de l'actrice Jeanne Duval, une mulâtresse dont le corps sensuel devient le " conservatoire " - en dépit d'une liaison parfois tapageuse - des souvenirs du splendide " ailleurs " entrevu aux îles. Bien qu’il ne soit pas allé pas au terme de son voyage, Baudelaire en retire un grand nombre d’impressions dont il s’inspirera dans ses œuvres (L'Albatros, Parfum exotique…).

A son retour Charles dépense sans compter l’héritage qu’il a reçu de son père, ce qui incite sa famille à le placer sous conseil de tutelle qui le prive de la jouissance immédiate de l'héritage paternel. Obligé de travailler pour vivre, Baudelaire se fait journaliste, critique d'art et critique littéraire. Dans cette " épreuve " qui prélude à ses productions de poète, il se forge peu à peu une conscience esthétique, par la fréquentation des génies du siècle, qu'il contribue à faire découvrir ou reconnaître (Hugo, Delacroix, Courbet et plus tard Manet et Wagner).

En 1847, Baudelaire découvre l’écrivain américain Edgar Poe. Comme lui, il partage une certaine idée du goût du mal et une même conception de l'art. Il traduit de nombreuses œuvres de l’auteur pour le faire connaître aux Français : Contes extraordinaires (1854), Histoires extraordinaires/Nouvelles Histoires extraordinaires (1857), Aventures d'Arthur Gordon Pym (1858).

C'est également en 1847 que Baudelaire tombe sous le charme de Marie Daubrun. Celle-ci lui inspira plusieurs poèmes. Un peu plus tard, c’est Mme Sabatier qui occupe toutes ses pensées.
 
En 1857, il fait paraître Les Fleurs du mal, recueil regroupant des poèmes écrits et publiés dans des revues depuis quinze ans et accompagnés d'inédits récents. Attaqué en justice en même temps que Madame Bovary, son livre est condamné pour « pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » et expurgé de plusieurs pièces. Baudelaire et son éditeur doivent payer une lourde amende. Une nouvelle édition paraît en 1861, d’où sont supprimées six poèmes conformément au jugement prononcé. Une demande de réhabilitation des Fleurs du Mal devant la cour de cassation aboutira le 30 mai 1949, et annulera la précédente condamnation.
 
Très affecté par cet échec, Baudelaire s'enfonce petit à petit dans la maladie et la misère. Le poids des dettes s'ajoutant aux souffrances morales, il met ses espoirs dans une tournée de conférences en Belgique. Mais il est vite déçu par cette expérience. C'est à Namur en 1866, qu'il est frappé d'une grave malaise qui le laissera paralysé et aphasique. Muré dans son silence, figé dans la pose de celui qui " regarde passer les têtes de mort ", dira l'un de ses rares amis, il attendra de faire son dernier voyage. Il s’éteint un an plus tard, le 31 août 1867, à l’âge de quarante-six ans, des suites de la syphilis, de l’abus d'alcool et autres drogues. Il est enterré, avec sa mère, au cimetière du Montparnasse, à Paris.

En 1868 sont publiés à titre posthume le Spleen de Paris et les Curiosités esthétiques.

Baudelaire, qui a mené une vie en totale opposition avec les codes moraux de son époque, est l’image même du poète écorché vif. Non reconnu de son vivant, le poète  en tira une profonde tristesse. Il sera ensuite acclamé par ses successeurs : "le vrai Dieu" selon Rimbaud, "le premier surréaliste" pour Breton ou encore "le plus important des poètes" pour Valéry. Ses œuvres inaugurent la modernité en poésie.

 
 
Chant d'automne

 

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !

Baudelaire, Les Fleurs du Mal 

25 février 2008

Zadig


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Sétoc enchanté fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait pas plus se passer de lui qu’avait fait le roi de Babylone; et Zadig fut heureux que Sétoc n’eût point de femme. Il découvrait dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et de bon sens. Il fut fâché de voir qu’il adorait l’armée céleste, c’est-à-dire le soleil, la lune et les étoiles, selon l’ancien usage d’Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de discrétion. Enfin il lui dit que c’étaient des corps comme les autres, qui ne méritaient pas plus son hommage qu’un arbre ou un rocher. « Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels dont nous tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils règlent les saisons; ils sont d’ailleurs si loin de nous qu’on ne peut pas s’empêcher de les révérer. — Vous recevez plus d’avantages, répondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi ancienne que les étoiles? Et si vous adorez ce qui est éloigné de vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux extrémités du monde. — Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop brillantes pour que je ne les adore pas. » Le soir venu, Zadig alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait souper avec Sétoc; et dès que son patron parut, il se jeta à genoux devant ces cires allumées, et leur dit: « Éternelles et brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! » Ayant proféré ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. « Que faites-vous donc? lui dit sétoc étonné. — Je fais comme vous, répondit Zadig; j’adore ces chandelles et je néglige leur maître et le mien. » Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La sagesse de son esclave entra dans son âme; il ne prodigua plus son encens aux créatures et adora l’Être éternel qui les a faites. 

 

Il y avait alors dans l’Arabie une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui, s’étant établie dans les Indes par le crédit des brachmanes, menaçait d’envahir tout l’orient. Lorsqu’un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son mari. C’était une fête solennelle qui s’appelait le bûcher du veuvage. La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa veuve, nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l’heure où elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du genre humain; qu’on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner des enfants à l’État, ou du moins élever les leurs; et il le fit convenir qu’il fallait, si l’on pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: « Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il rien de plus respectable qu’un ancien abus? — La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais trouver la jeune veuve. » 

Il se fit présenter à elle; et après s’être insinué dans son esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit combien c’était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et son courage. « Vous aimiez donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. — Moi? point du tout, répondit la dame arabe. C’était un brutal, un jaloux, un homme insupportable; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son bûcher. — il faut, dit Zadig, qu’il y ait apparemment un plaisir bien délicieux à être brûlée vive. — Ah! cela fait frémir la nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis dévote; je serais perdue de réputation, et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brûlais pas. » Zadig, l’ayant fait convenir qu’elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla longtemps d’une manière à lui faire aimer un peu la vie, et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. « Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité de vous brûler ne vous tenait pas? — Hélas! dit la dame, je crois que je vous prierais de m’épouser. » 

Zadig était trop rempli de l’idée d’Astarté pour ne pas éluder cette déclaration; mais il alla dans l’instant trouver les chefs des tribus, leur dit ce qui s’était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se brûler qu’après avoir entretenu un jeune homme tête à tête pendant une heure entière. De puis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l’obligation d’avoir détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l’Arabie. 

Voltaire, Zadig, CHAP. XI. — Le bûcher.

18 février 2008

Daudet


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INSTALLATION

Ce sont les lapins qui ont été étonnés ... Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte du moulin fermée, les murs et la plate-forme envahis par les herbes, ils avaient fini par croire que la race des meuniers était éteinte, et, trouvant la place bonne, ils en avaient fait quelque chose comme un quartier général, un centre d'opérations stratégiques: le moulin de Jemmapes des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait bien, sans mentir, une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en train de se chauffer les pattes à un rayon de lune... Le temps d'entrouvrir une lucarne, frrt! voilà le bivouac en déroute, et tous ces petits derrières blancs qui détalent, la queue en l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils reviendront.

Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; Puis, tout effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire:"Hou! hou!" et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;- ces diables de penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une entrée par le toit, moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.

C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.

Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.

Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un mas* qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les premières que vous avez eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.

Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre; puis, au premier frisson de l'automne, on redescend au mas, et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants, les bergeries étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait: "Maintenant, ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou." Puis, tout à coup, vers le soir, un grand cri: "Les voilà!" et là-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes; les mules à pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.

Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards, dindons, pintades. La basse-cour est comme folle; les poulets parlent de passer la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser.

C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.

Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le mas. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne, un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.

Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin, 1869

 

13 février 2008

Pennac


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"Mais comment un cancre pourrait-il être joyeux?"

Entretien - Daniel Pennac
Publié le lundi 5 novembre 2007 à 13h28 | LE FIL LIVRES DE TELERAMA

Professeur de français et écrivain, Daniel Pennac a longtemps été un enfant en échec scolaire. Il évoque dans "Chagrin d'école" (Prix Renaudot 2007) cette blessure encore sensible.

Un père polytechnicien, une mère au foyer, une famille stable et aimante, une bibliothèque à la maison, trois frères aînés aux parcours scolaires sans heurts : Daniel Pennac, le petit dernier, semblait programmé pour le prix d'excellence. Professeur de français pendant vingt-cinq ans, écrivain à succès traduit dans une vingtaine de langues, père de la célèbre saga Malaussène, providence des parents d'élèves depuis Comme un roman, son fameux essai sur la lecture, l'auteur de La Fée carabine fut pourtant un cancre. A soixante-deux ans, il lève le voile sur ce passé à l'évidence encore sensible en publiant Chagrin d'école, mêlant souvenirs autobiographiques, réflexions pédagogiques et considérations sur l'époque, avec cette tendresse piquante qui a fait sa réputation, cette malice poivrée qui inspire la cinquantaine de dessins publiés parallèlement aux éditions Hoëbeke, variations sur le thème du stylo soumis à rude épreuve. Décidément, pour Pennac, c'est la saison des aveux.  


Malgré le temps qui a passé, ces « chagrins d'école » paraissent encore très vifs...

Ils n'ont pas été très agréables à exhumer. Ce sont des souvenirs pour la plupart douloureux, qui courent sur une longue période, de la première année d'école, celle de l'apprentissage de la lecture, jusqu'au bac, que je n'ai réussi à arracher qu'à 20 ans révolus. Au point que j'ai longtemps retardé l'écriture de ce livre auquel je songe pourtant depuis des années. Cette histoire du coffre-fort familial, par exemple, que j'avais fracturé pour faire un cadeau à un prof qui me torturait, jamais je n'avais réussi à la raconter jusqu'ici. Ce fut d'ailleurs un sujet tabou dans ma famille, une sorte de faute originelle. Et qui me paraît aujourd'hui emblématique de ce que la douleur du cancre peut susciter comme comportements tordus...


Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire ce livre ?

Quatre ans ! J'ai trié un fatras de papiers, retourné de vieux souvenirs, déterré mes bulletins scolaires, relu les lettres de pensionnat, truffées de fautes d'orthographe, que ma mère a, malgré tout, conservées. Je mesure aujourd'hui à quel point elles devaient être déprimantes pour elle ! Et puis un jour, je suis tombé sur une lettre de septembre 1969 que mon père m'avait adressée au collège où j'avais été nommé pour mon premier poste. Sur l'enveloppe (à l'époque je ne l'avais pas remarqué), il avait ajouté, sous mon nom, la mention « professeur ». J'ai fondu en larmes, comme un con, tout seul dans ma chambre, en découvrant cela. C'était il y a trois ans, et tout m'est revenu, j'ai entendu le hurlement de joie de mon père, le soulagement immense qui avait dû être le sien. J'exerçais enfin un métier - si j'avais été garagiste, l'effet aurait sans doute été le même. Je pleurai comme un gamin et mesurai que toutes ces larmes, je les versais en fait sur l'inquiétude de mon père. Il ne m'emmerdait jamais avec l'avenir, jamais il ne manifestait son angoisse devant moi. Il refoulait, évidemment, et en a sûrement bavé ! Tout comme ma mère, qui aura bientôt 102 ans. Quand je vais la voir, des récifs de son inquiétude passée réapparaissent encore dans ses questions. « Qu'est-ce que tu fais dans la vie ? », me demande-t-elle. « Tu as un appartement à Paris ? » Le discours fossile de cette dame très âgée témoigne du degré de panique où son « petit dernier » l'a plongée.


Comment décririez-vous votre famille ?

J'ai deux frères aînés, qui avaient 20 et 19 ans quand j'en avais 10. Et Bernard, né cinq ans avant moi, qui m'a « élevé ». Nous partagions la même chambre, jusqu'à l'épisode du coffre-fort qui m'a conduit en pension ; il jouait avec moi, me faisait faire mes devoirs. Il a été un élément de stabilité dans ma vie. Sans lui, j'aurais vraisemblablement déjanté pendant l'adolescence... Quant à mes parents, ils étaient des gens du XIXe siècle, tous deux nés avant 1914, une génération qui faisait peu de psychologie. Rien à voir avec les parents post-soixante-huitards que nous avons été. D'une génération à l'autre, les familles sont passées de l'excès de silence à ces débauches d'explications où l'on gaspille trois heures de discours à convaincre les mômes de ne pas mettre leurs doigts dans les prises de courant ! Mon père, c'était plutôt le silence, la retenue. Juste quelques formules lapidaires dont il avait le secret. Après un de mes multiples échecs au bac (écrit, oral de contrôle, écrit, oral de contrôle), il m'avait lancé : « Ne t'inquiète pas, même pour le bac on finit par acquérir des automatismes. » Et je l'entends encore, après ma licence, décrochée en 1968 : « Il t'aura fallu une révolution pour ta licence, doit-on craindre une guerre mondiale pour l'agrégation ? » C'était drôle, évidemment. Et en même temps très dur... On évitait les débats essentiels parce qu'il n'y avait pas de débat possible.


Comment expliquez-vous vos difficultés scolaires ?

Sans doute faudrait-il quinze années de psychanalyse pour percer ce mystère. Je n'ai pas de réponse à cette question. La cancrerie est affaire d'inhibition. Quelle est la nature de cette inhibition dans un cas comme le mien ? Le gosse est-il entouré de gens trop intelligents qui l'impressionnent ? Est-il écrasé par une sorte d'image idéale, inatteignable qui le paralyse ? Peut-être, mais en même temps tout cela n'est que baratin. J'étais bien traité, normalement aimé à la mode de l'époque, j'avais un frère très attentif qui faisait tout pour m'aider. Et pourtant, j'étais totalement inhibé.   Dans votre livre, vous vous employez ainsi à casser le mythe du « cancre joyeux ». Mais comment pourrait-il être joyeux, le cancre ? Voilà un gosse qui, dès le départ, se retrouve sous le feu des regards adultes réprobateurs. Celui, angoissé, de sa famille qui a peur pour son avenir. Celui, hostile, du prof qui lui en veut d'être l'incarnation de son propre échec: un élève qu'il est incapable de faire progresser. Et le prof de se débarrasser de la question en rejetant la faute sur son prédécesseur. Tout le système semble d'ailleurs organisé pour qu'on puisse faire endosser la responsabilité de l'échec aux autres, de l'instituteur du primaire accusant la maternelle, à l'industriel tonnant contre l'université. Comment pourrait-il être heureux, le cancre? Où puiserait-il la force de s'en foutre réellement ? Ce qu'il va faire, c'est compenser. S'inventer un personnage pour exister malgré tout, devenir agressif en tentant de s'imposer par la force, ou se réfugier dans la bande. Le cancre a peur. Cette peur le verrouille. Il la fuit dans le rejet.


Un jour, des professeurs ont réussi à faire sauter ce verrou qui vous enfermait dans la « cancrerie ». Qu'avaient-ils de plus que les autres ?

L'amour de leur matière qu'ils maîtrisaient parfaitement et la passion de la transmission. Ils ne nous lâchaient pas, jusqu'à nous faire apprécier cette matière. Sans chercher à nous rassurer par un discours général du type : « Ne t'inquiète pas, Daniel, j'ai confiance en toi, tu vas t'en sortir. Arrête de te raconter des histoires, mets-toi au travail, etc. » Le prof de maths qui m'a fait passer, en un an, de zéro à la moyenne, ne parlait que de mathématiques. Il en était habité. Il me prenait pour ce que j'étais, un enfant persuadé, à raison, qu'il ne savait rien et, à tort, qu'il ne saurait jamais rien. Et, vaillamment, il reprenait tout à la base, en s'appuyant sur le socle des maigres connaissances que je pouvais avoir, en s'efforçant de me réinstaller, peu à peu, dans l'estime de moi-même à force de progrès. Plus tard, c'est cette pédagogie que j'ai à mon tour essayé de pratiquer avec mes élèves, qui n'étaient guère différents de l'enfant et de l'adolescent que j'avais été. A cette différence toutefois que les élèves d'aujourd'hui sont très corrompus par la clientélisation.


Que voulez-vous dire ?

Je veux parler d'une régression. Dans les années 1860, Victor Hugo en France, comme Dickens en Angleterre, ont tout fait pour libérer l'enfant de l'exploitation par le travail industriel ou agricole. Puis est venu Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique entre 1879 et 1883, qui installe cet enfant sur les bancs de l'école laïque, gratuite et obligatoire avec un statut absolument différent de celui des adultes. Ceux-ci travaillent. Lui, il apprend. On imagine que c'est toujours le cas. Et c'est faux! Depuis le milieu des années 1970, c'est-à-dire à peine cent ans après Jules Ferry, l'enfant a été restitué à la société des adultes, non plus en tant que travailleur, mais en qualité de client. Dès le berceau, l'enfant est instrumentalisé par la consommation. Installer la télévision chez soi, c'est effectivement y introduire le marketing. Il n'y a aucun doute là-dessus.


Quelles conséquences y voyez-vous ?

Jour après jour, on stimule chez l'enfant des désirs de consommation dans des domaines identiques à ceux des adultes : habillement, nourriture, locomotion, électronique, téléphonie... L'enfant acquiert ainsi une légitimité commerciale qui en fait un rouage indispensable à la société marchande et le place sur un pied d'égalité avec l'univers des adultes. Il accède à la propriété sans contrepartie, avec l'argent de ses parents ou en se « débrouillant ». Le système s'en fiche du moment que l'argent circule. Les enfants qui débarquent aujourd'hui dans les classes sont ainsi de petits propriétaires, animés par des désirs qu'ils ont l'habitude de voir rapidement satisfaits. Dans notre culture, désormais, l'achat de l'objet convoité est devenu, pour les parents, le moyen principal de manifester leur affection.


Et qu'est-ce que cela change du point de vue de l'école ?

Tout. Les enfants, aujourd'hui, confondent leurs désirs superficiels et leurs besoins fondamentaux. Ils arrivent à l'école porteurs de désirs qui demandent à être satisfaits immédiatement, c'est l'attrait constant de la nouveauté : une nouvelle marque, un nouveau téléphone, une nouvelle génération de godasses... Or ils se trouvent dans un lieu qui a pour vocation de s'adresser à leurs besoins fondamentaux : lire, écrire, compter, raisonner. Et, qui plus est, l'école exige d'eux, pour la première fois, une monnaie d'échange : du savoir contre de la concentration, de l'attention, de l'effort, bref, du travail, avec tout ce que cela suppose de renoncement aux désirs de consommer ! Les enseignants qui imaginent toujours s'adresser aux enfants de Jules Ferry ne sont absolument pas préparés à cette enfance-clientèle.   Certains, aujourd'hui, ont ainsi la nostalgie de « l'école d'avant... » Idiot. L'école d'avant, c'était des profs qui enseignaient à des conseils d'administration en culottes courtes. Des gamins triés sur le volet. Y revenir, c'est accepter à nouveau que les élites se contentent de se reproduire en tant qu'élites. Et les autres ? On cesse de les instruire ? On les relègue, dès l'âge de 10-12 ans, dans les systèmes de formation professionnelle ?


Pourquoi, après ces années de galère à l'école, avoir choisi le métier de prof ?

Pour des raisons triviales, d'abord. J'avais besoin de gagner ma vie et il me fallait du temps libre pour écrire. (Ah ! ces vacances scolaires qu'on nous reproche tant !) Mais, dès mon premier poste, à Soissons, le hasard a fait que je me suis retrouvé face à une classe dite « aménagée » : des élèves en difficulté, avec lesquels j'ai su faire tout de suite. Le tourment de ma propre cancrerie s'était capitalisé en savoir. Comme si je retournais sur les lieux du crime pour ne pas reproduire les conneries que les autres avaient faites avec moi. Mon handicap de base s'est ainsi révélé producteur d'un savoir-faire pédagogique. Les ados en échec sont prisonniers d'un sentiment de perpétuité, leur présent ne passe pas. Ils ne se projettent pas, ils sont prisonniers de deux adverbes : jamais et toujours. Je ne réussirai jamais, je suis en échec pour toujours. Tout mon travail consistait à régler leur compte à « jamais » et à « toujours » pour que les gosses vivent pleinement mon heure de cours. Qu'ils s'incarnent dans le présent, enfin ! Pour ce faire, il fallait vaincre leur peur de répondre des bêtises aux questions posées. On ne peut rien tirer d'un enfant qui a peur. Pas plus que d'un enfant qui a du chagrin.


Aujourd'hui, vous êtes à la retraite. Que reste-t-il au centre de votre vie : le métier de prof ou celui d'écrivain ?

Ce sont deux vies complémentaires, et elles le sont toujours, car je passe encore beaucoup de temps à visiter les collèges et les lycées. Le travail d'écrivain pousse au repli sur soi, alors que la classe est totalement vivifiante. Entrer dans une classe, c'est plonger dans l'énergie à l'état pur. Dans la solitude de l'écriture, quels que soient votre savoir-faire, votre enthousiasme, vos ambitions, il y a une partie de vous qui, forcément, se racornit. Quand vous pénétrez dans une classe de trente élèves, pour peu qu'ils soient socialement mélangés, vous vous retrouvez face à la France entière, un lieu incroyablement riche et divers. C'est pourquoi il me semble assez bête, comme c'est la mode aujourd'hui, de seriner que l'école doit « s'ouvrir » sur l'extérieur. Les gosses qui arrivent en classe sont déjà bourrés d'« extérieur », ils déboulent, la tête pleine de pub et l'histoire de leurs familles dans leurs sacs à dos. Ceux qui, aujourd'hui, proclament vouloir « ouvrir » l'école sont tous vendeurs de quelque chose : des fringues, des calculettes, des téléphones portables... Il faut en protéger les enfants si l'on veut qu'ils parviennent, quelles que soient leurs difficultés, à s'incarner dans l'heure de cours. En matière d'éducation, il n'y a que la vigilance et l'affection.

 Propos recueillis par Michel Abescat
sur  Telerama

 

Morceau choisi 1

Il faudrait inventer un temps particulier pour l'apprentissage. Le présent d'incarnation, par exemple. Je suis ici, dans cette classe, et je comprends, enfin ! Ca y est ! Mon cerveau diffuse dans mon corps : ça s' incarne.

Quand ce n'est pas le cas, quand je n'y comprends rien, je me délite sur place, je me désintègre dans ce temps qui ne passe pas, je tombe en poussière et le moindre souffle m'éparpille.

Daniel Pennac, Chagrin d'Ecole, Gallimard, 2007, chapitre 11, page 72

Morceau choisi 2

- Sami, quel est le premier verbe conjugué de la phrase ?
- Vraiment, m'sieur, c'est vraiment.
- Qu'est-ce qui te fait dire que vraiment est un verbe ?
- Ca se termine en ent !
- Et à l'infinitif, ça donne quoi ?
- ... ?
- Allez, vas-y ! Qu'est-ce que ça donne ? Un verbe du premier groupe? Le verbe vraimer? Je vraime, tu vraimes, il vraime ?
- ...
La réponse absurde se distingue de la fausse en ce qu'elle ne procède d'aucune tentative de raisonnement. Souvent automatique, elle se limite à un acte réflexe. L'élève ne fait pas une erreur, il répond n'importe quoi à partir d'un indice quelconque (ici, la terminaison ent). Ce n'est pas à la question posée qu'il répond, mais au fait qu'on la lui pose. On attende de lui une réponse? Il la donne. Juste, fausse, absurde, peu importe.

Daniel Pennac, Chagrin d'Ecole, Gallimard, 2007