14 avril 2008

R.G. Cadou

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René Guy Cadou est né en 1920. Il a écrit, comme une prémonition : "Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre". À partir de 1943, Hélène l'accompagne: Hélène Cadou, épousée en 1946, poète comme lui, pour qui il a écrit "Hélène ou le règne végétal", publié en février 1951. Le poète est mort de maladie en mars de la même année, à 31 ans. 

La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J'entends je marche au bord du trou
J'entends gronder
Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L'éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d'années ce n'est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie
Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m'agrippe
A des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne? Je veux fuir! Où l'écoutille?
Et je m'attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille.

René-Guy CADOU, éd. Seghers 

 La blanche école où je vivrai

La blanche école où je vivrai
N'aura pas de roses rouges
Mais seulement devant le seuil
Un bouquet d'enfants qui bougent
On entendra sous les fenêtres
Le chant du coq et du roulier;
Un oiseau naîtra de la plume
Tremblante au bord de l'encrier
Tout sera joie! Les têtes blondes
S'allumeront dans le soleil,
Et les enfants feront des rondes
Pour tenter les gamins du ciel.

René-Guy Cadou, éd. Seghers

 LE CHANT DE SOLITUDE

Laissez venir à moi tous les chevaux toutes les femmes et les bêtes bannies
Et que les graminées se poussent jusqu'à la margelle de mon établi
Je veux chanter la joie étonnamment lucide
D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre
Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel
Et que tous les paysans viennent voir ce miracle d'un homme qui grimpe après les voyelles
Etonnez-vous braves gens! car celui qui compose ainsi avec la Fable
N'est pas loin de trouver place près du Divin dans une certaine Etable!
Et dites-vous le soir quand vous rentrez de la foire aux conscrits ou bien des noces
Que la lampe qui brûle à l'avant du pays très tard est comme la lanterne d'un carrosse
Ou d'un navire bohémien qui déambule
Tout seul dans les eaux profondes du crépuscule
Que mon Chant vous atteigne ou non ce n'est pas tant ce qui importe
Mais la grande ruée des terres qui sont vôtres entre le soleil et ma porte
Les fumures du Temps sur le ciel répandues
Et le dernier dahlia dans un jardin perdu!
Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied!
Peut-être qu'un cheval à l'humeur insolite
Un soir qu'il fera gris ou qu'il aura neigé
Posera son museau de soleil dans mes vitres.

René-Guy Cadou, éd. Seghers 

Ce qu'il écrivit sur sa poésie et son travail de poète:

Je ne suis pas militaire de carrière. Je ne me bats pour aucune solde, pour aucun grade, pour aucune patrie. Pas même pour la poésie : je défends ma peau (LLDS, 79, 408). Je ne conçois de poésie engagée qu’envers soi-même. C’est en cela qu’elle est délivrance, ou promesse de délivrance. C’est en cela qu’elle est un bien (NI, I, 9, 419).

Les « poètes engagés » de ces dernières années le sont en vertu d’opinions politiques ou religieuses. Mallarmé fut engagé dans l’art. Pour moi tout engagement ne vaut, et c’est une banalité, que vis-à-vis de soi-même et dans la vie (NI, I, 15, 421).

Et l’on demanderait au poète de ne plus chanter parmi les ruines, de n’être plus qu’un témoin, qu’un envoyé spécial de l’homme parmi les hommes. Mais toute l’atrocité de la guerre tient justement dans ce miracle d’un oiseau [, d’un poète] porté par sa complainte et qui souligne de son étrange douceur toute l’étendue du désastre (N, 1, 430). À l’épaule d’Atlas la terre était légère, la griffe d’un oiseau lui était brûlure. Soyez la brûlure (NI, DLP, 18, 436).

Toutes les références à L’Œuvre cadoucéen reportent le lecteur à L’Œuvre poétique complet : Poésie la Vie entière, Paris, éd. Seghers, 1976.
Les abréviations:
PVE : Poésie la Vie entière,
UI : Usage interne,
LLDS : Les Liens du sang,
N : Notes,
NI : Notes inédites,
DLP : « De la peinture »,
sont immédiatement suivies de la numérotation du poème ou de la note,
puis de la référence de pagination.