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21 avril 2008
Aimé Césaire et Carla Ferro

Cahier d'un retour au pays natal (1939)
Il est né d'une crise morale et spirituelle que traverse Aimé Césaire entre 1935 et 1936, alors qu'il prépare l'agrégation à l'Ecole normale supérieure de Paris. La première version du poème est publiée en 1939, mais l'auteur ne cessera de la reprendre, de la corriger en y ajoutant des passages entiers jusqu'à 1956, date à laquelle il remet le dernier état du manuscrit à Présence Africaine qui publie la même année cette version définitive du poème. Autobiographique comme le mot "cahier" dans le titre le laisse entendre, évoquant quelque carnet ou journal intime, cet ouvrage raconte en effet un parcours initiatique qui conduit le narrateur-récitant du rejet de soi-même, de son histoire (noir, fils de colonisé, petit-fils d'esclave déporté) et de sa géographie ("cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravines...") à l'acceptation de sa race et de sa négritude.
Le processus de l'écriture entraîne le poète du désespoir à l'espoir, et au refus d'assumer le passé de sa race avilie, humiliée, soumise à l'affirmation d'une négritude triomphante, annoncée par l'image de "Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité". Considéré comme le texte fondateur de la négritude, ce poème est désormais associé aux combats raciaux et politiques des Noirs dans le monde entier.
En voici un extrait, tiré des p.33 à 36 (Edition Présence Africaine. Poésie)
Des mots?
quand nous manions des quartiers de monde,
quand nous épousons des continents en délire,
quand nous forçons de fumantes portes,
des mots, ah oui, des mots!
mais des mots de sang frais,
des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles
et des paludismes et des laves et des feux de brousse,
et des flambées de chair, et des flambées de villes...
Sachez-le bien:
je ne joue jamais si ce n'est à l'an mil,
je ne joue jamais si ce n'est à la Grande Peur
Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous!
happer un nuage trop rouge ou une caresse de pluie,
ou un prélude du vent,
ne vous tranquillisez pas outre mesure:
Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même,
Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang
C'est moi rien que moi
qui arrête ma place sur le dernier train de la dernière vague du dernier raz-de-marée.
C'est moi rien que moi
qui prends langue avec la dernière angoisse
C'est moi oh, rien que moi
qui m'assure au chalumeau
les premières gouttes de lait virginal!
Et maintenant un dernier zut:
au soleil (il ne suffit pas à soûler ma tête trop forte)
à la nuit farineuse avec les pondaisons d'or des lucioles incertaines
à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise
le vent y saute en inconstantes cavaleries salées
je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas provende pour moi
Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris
les courants silencieux de la désespérance
au sortir de l'Europe peureuse qui se reprend et fière
se surestime
je veux cet égoïsme beau
et qui s'aventure
et mon labour me remémore d'une implacable étrave.
Que de sang dans ma mémoire! Dans ma mémoire sont des lagunes.
Elles sont couvertes de têtes de morts. Elle ne sont pas couvertes de nénuphars.
Dans ma mémoire sont des lagunes.
Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres!
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles, pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la liberté féroce
(les nègre-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis
les vices-tous-les-vices, c'est-moi-qui-vous-le-dis
l'odeur-du-nègre, ca-fait-pousser-la-canne
rappelez-vous-le-vieux-dicton:
battre-un-nègre, c'est le nourrir)
amour des rocking-chairs méditant la volupté des rigoises
je tourne, inapaisée pouliche
Ou bien tout simplement comme on nous aime!
Je sais le tracking, le Lindy-hop et les claquettes.
Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes enrobées de oua-oua. Attendez..
Tout est dans l'ordre. Mon bon ange broute du néon. J'avale des baguettes. Ma dignité se vautre dans les dégobillements...

Ce matin l'Afrique en rognures
17:59 Publié dans 06. J'aime lire... ça! | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : métier: prof!, gemmes




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