24 juillet 2008
Cyrano de Bergerac
Le baiser de Roxane
(Rostand, CYRANO de Bergerac, 1897, Acte III, scène 10)
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CYRANO
Baiser. Le mot est doux.
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ;
S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? [...]
ROXANE
Taisez-vous !
CYRANO
Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ;
C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d'un peu se respirer le coeur,
Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
ROXANE
Taisez-vous !
CYRANO
Un baiser, c'est si noble, madame,
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
En a laissé prendre un, la reine même !
ROXANE
Alors !
CYRANO, s'exaltant.
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
J'adore comme lui la reine que vous êtes,
Comme lui je suis triste et fidèle...
ROXANE
Et tu es
Beau comme lui !
CYRANO, à part, dégrisé.
C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
ROXANE
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille...
CYRANO, poussant Christian vers le balcon
Monte !
ROXANE
Ce goût de coeur...
CYRANO
Monte !
ROXANE
Ce bruit d'abeille...
CYRANO
Monte !
CHRISTIAN, hésitant
Mais il me semble, à présent, que c'est mal !
ROXANE
Cet instant d'infini !...
CYRANO
Monte donc, animal !
Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.
CHRISTIAN
Ah ! Roxane !
Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.
CYRANO
Aïe ! au coeur, quel pincement bizarre !
Baiser, festin d'amour, dont je suis le Lazare !
Le baiser de Roxane (Rostand, CYRANO de Bergerac, 1897, Acte III, scène 10)
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21 avril 2008
Aimé Césaire et Carla Ferro

Cahier d'un retour au pays natal (1939)
Il est né d'une crise morale et spirituelle que traverse Aimé Césaire entre 1935 et 1936, alors qu'il prépare l'agrégation à l'Ecole normale supérieure de Paris. La première version du poème est publiée en 1939, mais l'auteur ne cessera de la reprendre, de la corriger en y ajoutant des passages entiers jusqu'à 1956, date à laquelle il remet le dernier état du manuscrit à Présence Africaine qui publie la même année cette version définitive du poème. Autobiographique comme le mot "cahier" dans le titre le laisse entendre, évoquant quelque carnet ou journal intime, cet ouvrage raconte en effet un parcours initiatique qui conduit le narrateur-récitant du rejet de soi-même, de son histoire (noir, fils de colonisé, petit-fils d'esclave déporté) et de sa géographie ("cette ville inerte et ses au-delà de lèpres, de consomption, de famines, de peurs tapies dans les ravines...") à l'acceptation de sa race et de sa négritude.
Le processus de l'écriture entraîne le poète du désespoir à l'espoir, et au refus d'assumer le passé de sa race avilie, humiliée, soumise à l'affirmation d'une négritude triomphante, annoncée par l'image de "Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité". Considéré comme le texte fondateur de la négritude, ce poème est désormais associé aux combats raciaux et politiques des Noirs dans le monde entier.
En voici un extrait, tiré des p.33 à 36 (Edition Présence Africaine. Poésie)
Des mots?
quand nous manions des quartiers de monde,
quand nous épousons des continents en délire,
quand nous forçons de fumantes portes,
des mots, ah oui, des mots!
mais des mots de sang frais,
des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles
et des paludismes et des laves et des feux de brousse,
et des flambées de chair, et des flambées de villes...
Sachez-le bien:
je ne joue jamais si ce n'est à l'an mil,
je ne joue jamais si ce n'est à la Grande Peur
Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous!
happer un nuage trop rouge ou une caresse de pluie,
ou un prélude du vent,
ne vous tranquillisez pas outre mesure:
Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même,
Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang
C'est moi rien que moi
qui arrête ma place sur le dernier train de la dernière vague du dernier raz-de-marée.
C'est moi rien que moi
qui prends langue avec la dernière angoisse
C'est moi oh, rien que moi
qui m'assure au chalumeau
les premières gouttes de lait virginal!
Et maintenant un dernier zut:
au soleil (il ne suffit pas à soûler ma tête trop forte)
à la nuit farineuse avec les pondaisons d'or des lucioles incertaines
à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise
le vent y saute en inconstantes cavaleries salées
je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas provende pour moi
Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris
les courants silencieux de la désespérance
au sortir de l'Europe peureuse qui se reprend et fière
se surestime
je veux cet égoïsme beau
et qui s'aventure
et mon labour me remémore d'une implacable étrave.
Que de sang dans ma mémoire! Dans ma mémoire sont des lagunes.
Elles sont couvertes de têtes de morts. Elle ne sont pas couvertes de nénuphars.
Dans ma mémoire sont des lagunes.
Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres!
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles, pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la liberté féroce
(les nègre-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis
les vices-tous-les-vices, c'est-moi-qui-vous-le-dis
l'odeur-du-nègre, ca-fait-pousser-la-canne
rappelez-vous-le-vieux-dicton:
battre-un-nègre, c'est le nourrir)
amour des rocking-chairs méditant la volupté des rigoises
je tourne, inapaisée pouliche
Ou bien tout simplement comme on nous aime!
Je sais le tracking, le Lindy-hop et les claquettes.
Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes enrobées de oua-oua. Attendez..
Tout est dans l'ordre. Mon bon ange broute du néon. J'avale des baguettes. Ma dignité se vautre dans les dégobillements...

Ce matin l'Afrique en rognures
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14 avril 2008
R.G. Cadou
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René Guy Cadou est né en 1920. Il a écrit, comme une prémonition : "Je ne ferai jamais que quelques pas sur cette terre". À partir de 1943, Hélène l'accompagne: Hélène Cadou, épousée en 1946, poète comme lui, pour qui il a écrit "Hélène ou le règne végétal", publié en février 1951. Le poète est mort de maladie en mars de la même année, à 31 ans.
La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J'entends je marche au bord du trou
J'entends gronder
Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L'éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d'années ce n'est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie
Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m'agrippe
A des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne? Je veux fuir! Où l'écoutille?
Et je m'attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille.
René-Guy CADOU, éd. Seghers
La blanche école où je vivrai
La blanche école où je vivrai
N'aura pas de roses rouges
Mais seulement devant le seuil
Un bouquet d'enfants qui bougent
On entendra sous les fenêtres
Le chant du coq et du roulier;
Un oiseau naîtra de la plume
Tremblante au bord de l'encrier
Tout sera joie! Les têtes blondes
S'allumeront dans le soleil,
Et les enfants feront des rondes
Pour tenter les gamins du ciel.
LE CHANT DE SOLITUDE
Laissez venir à moi tous les chevaux toutes les femmes et les bêtes bannies
Et que les graminées se poussent jusqu'à la margelle de mon établi
Je veux chanter la joie étonnamment lucide
D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre
Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel
Et que tous les paysans viennent voir ce miracle d'un homme qui grimpe après les voyelles
Etonnez-vous braves gens! car celui qui compose ainsi avec la Fable
N'est pas loin de trouver place près du Divin dans une certaine Etable!
Et dites-vous le soir quand vous rentrez de la foire aux conscrits ou bien des noces
Que la lampe qui brûle à l'avant du pays très tard est comme la lanterne d'un carrosse
Ou d'un navire bohémien qui déambule
Tout seul dans les eaux profondes du crépuscule
Que mon Chant vous atteigne ou non ce n'est pas tant ce qui importe
Mais la grande ruée des terres qui sont vôtres entre le soleil et ma porte
Les fumures du Temps sur le ciel répandues
Et le dernier dahlia dans un jardin perdu!
Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied!
Peut-être qu'un cheval à l'humeur insolite
Un soir qu'il fera gris ou qu'il aura neigé
Posera son museau de soleil dans mes vitres.
René-Guy Cadou, éd. Seghers
Ce qu'il écrivit sur sa poésie et son travail de poète:
Je ne suis pas militaire de carrière. Je ne me bats pour aucune solde, pour aucun grade, pour aucune patrie. Pas même pour la poésie : je défends ma peau (LLDS, 79, 408). Je ne conçois de poésie engagée qu’envers soi-même. C’est en cela qu’elle est délivrance, ou promesse de délivrance. C’est en cela qu’elle est un bien (NI, I, 9, 419).
Les « poètes engagés » de ces dernières années le sont en vertu d’opinions politiques ou religieuses. Mallarmé fut engagé dans l’art. Pour moi tout engagement ne vaut, et c’est une banalité, que vis-à-vis de soi-même et dans la vie (NI, I, 15, 421).
Et l’on demanderait au poète de ne plus chanter parmi les ruines, de n’être plus qu’un témoin, qu’un envoyé spécial de l’homme parmi les hommes. Mais toute l’atrocité de la guerre tient justement dans ce miracle d’un oiseau [, d’un poète] porté par sa complainte et qui souligne de son étrange douceur toute l’étendue du désastre (N, 1, 430). À l’épaule d’Atlas la terre était légère, la griffe d’un oiseau lui était brûlure. Soyez la brûlure (NI, DLP, 18, 436).
Toutes les références à L’Œuvre cadoucéen reportent le lecteur à L’Œuvre poétique complet : Poésie la Vie entière, Paris, éd. Seghers, 1976.
Les abréviations:
PVE : Poésie la Vie entière,
UI : Usage interne,
LLDS : Les Liens du sang,
N : Notes,
NI : Notes inédites,
DLP : « De la peinture »,
sont immédiatement suivies de la numérotation du poème ou de la note,
puis de la référence de pagination.
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03 avril 2008
Queneau et l'OuLiPo
La méthode S+7 consiste à remplacer chaque substantif (S) d'un texte préexistant par le septième substantif trouvé après lui dans un dictionnaire (S+7) donné.
Jean Lescure en est l'inventeur: il expose la méthode du S+7 lors d'une des premières réunions de l'OuLiPo, le 13 février 1961. Les comptes-rendus de Jacques Bens (Genèse de l'Oulipo. 1960-1963, Le Castor Astral) montrent que c'est une des premières contraintes inventées par l'Oulipo.
Le S+7 a connu un très vif succès comme en témoignent les nombreux textes produits selon la méthode mais aussi la multiplicité des variations proposées autour de la contrainte.
Ainsi, "L’Étranger" de Baudelaire devient-il "L’étreinte" :
– Qui aimes-tu le mieux, homochromie ennéagonale, dis ? ta perfection, ton mérinos, ta soif ou ton frétillement ?
– Je n’ai ni perfection, ni mérinos, ni soif, ni frétillement.
– Tes amidons ?
– Vous vous servez là d’un paros dont la sensiblerie m’est restée jusqu’à ce jouteur inconnue.
– Ton patron ?
– J’ignore sous quel laudanum il est situé.
– Le bécard ?
– Je l’aimerais volontiers, défaut et immortel.
– L’orangeade ?
– Je la hais, comme vous haïssez Différenciation.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étreinte ?
– J’aime les nucléarisations… les nucléarisations qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleuses nucléarisations !
La cimaise et la fraction
La cimaise ayant chaponné tout l’éternueur
Se tuba fort dépurative quand la bixacée fut verdie
Pas un sexué pétrographique morio de mouffette ou de verrat
Elle alla crocher frange
Chez la fraction la volcanique
La processionnnant de lui primer
Quelque gramen pour succomber
Jusqu’à la salanque nucléaire.
"Je vous peinerai, lui discorda-t-elle,
Avant l’apanage, folâtrerie d’Annamite !
Interlocutoire et priodonte. "
La fraction n’est pas prévisible :
c’est là son moléculaire défi.
"Que feriez-vous au tendon cher ?
Discorda-t-elle à cette énarthose.
- Nuncupation et joyau à tout vendeur,
Je chaponnais, ne vous déploie.
- Vous chaponniez ? J’en suis fort alarmante.
Eh bien ! Débagoulez maintenant."
Raymond Queneau
La Cimaise et la Fraction
Une cimaise, seule, du haut de sa corniche,
s'ennuyait à crever comme un chien dans sa niche.
Pour occuper son temps, elle fait des divisions
Et se trouve soudain devant une fraction.
"Quel curieux animal..." s'étonne la cimaise,
contemplant le quotient : trois divisé par treize.
La cimaise n'est pas matheuse,
C'est là son moindre défaut.
"Moi j'ai pas mon bachot"
fait-elle d'une voix boudeuse.
"Un chiffre sur un autre, que sépare une barre,
C'est plus que compliqué, c'est carrément bizarre...
- Compliqué ? pas du tout, s'indigne la fraction,
Je ne suis, à vrai dire, qu'une représentation.
C'est tout simple, voyez : Trois est numérateur,
Et le treize, au dessous, est dénominateur.
D'ailleurs, sans me vanter, je suis irréductible.
- Si vous me l'affirmez... Je ne dirai pas non.
- Treize et trois sont premiers, insiste la fraction.
- Euh, oui, fait la cimaise, premiers ? C'est bien possible."
La fraction, à ces mots, se sent encouragée.
Elle parle théorie, évoque l'addition,
Et le pépécéhème, et le pégécédé :
"De façon générale, on dira p sur q...
- Comment ? Soyez polie.
- C'est un malentendu, voyons, dit la fraction.
C'était une expression... Pour rester dans l'abstrait.
- p sur q me paraît, à moi, assez concret,
J'ai beau n'être, c'est vrai, qu'une décoration,
J'ai du vocabulaire. Mieux, j'ai de l'instruction.
J'entends, de ma corniche, bien des conversations,
Personne, au grand jamais, n'y parle de fraction.
Allez, déguerpissez, misérable invention."
La fraction, à ces mots, comprend qu'on la renvoie.
Elle ouvre un large bec, et laisse tomber son trois.
La cimaise s'en saisit, et dit : "Cher diviseur,
sachez que tout professeur
est ennuyeux pour celui qui l'écoute
Cette leçon vaut bien un numérateur, sans doute."
Dépitée, la fraction, valant zéro sur q,
comprit, très en pétard, qu'elle ne diviserait plus.
Hervé Le Tellier
EL DESDONADO
Je suis le tensoriel, le vieux, l'inconsommé
Le printemps d'Arabie à la tourbe abonnie
Ma simple étole est molle et mon lynx consterné
Pose le solen noué de la mélanémie. […]
La méthode Caradec, présentée dans la Bibliothèque Oulipienne n°54, est une systématisation du S+7 : il s’agit d’une chaîne de S+7 le long de laquelle on parcourt un dictionnaire de 7 en 7 substantifs.
LE SOUVENIR DE JEAN QUEVAL
Je vis entrer Jean Queval
Dans un cabriolet de la rougeur du bain
Dans un cachalot de la roulure du baigneur,
Dans un cache-sexe de la roussette du bagnard,
Dans un cacique de la routine du bafouillage,
Dans un cadeau de la royauté du badaud,
Dans un cadre de la rubrique du bacille
Dans un café de la rue du Bac.
Il portait je le revois encore,
Sur la tentacule une vaccination,
Sur la tératologie une vacuité,
Sur la terminaison une vaginite,
Sur la terrasse une vaguelette,
Sur la terrine une vaillance,
Sur la tessiture une valériane,
Bref il portait sur la tête une valise.
Elle était vide.
— C’était, me dit-il pour se mettre
à l’accessoire de la poignée,
à l’accélérateur de la poésie
à l’académie de la podologie,
à l’abstinence de la pochade,
à l’absolutisme de la pluviosité,
à l’abscisse de la pluralité,
c’était pour se mettre à l’abri de la pluie.
Quand il ne plut plus, nous sortîmes
du bleu, du bled, du blason, du blanc, du bla-bla, du bitume, du bistro,
et je le vis partir avec sa vasodilatation sur la thermos,
sa variole sur la thérapie,
sa varappe sur la théocratie,
sa vantardise sur la thaumaturgie,
sa vanille sur la texture,
sa valvule sur la tétralogie,
sa valise sur la tête,
en disquette de la stimulation du micron,
en dispense de la stérilité du microclimat,
en disjonction de la steppe du micmac,
en discrétion de la sténodactylo du miasme,
en discorde de la stéarine du meurtre,
en disciple de la statue du meuble,
en direction de la station de métro.
Pour moi, cette justesse-là était discobole,
Ce juron était dirigeable,
Ce jurançon était direct,
Cette jujube était diphtongue,
Ce judo était dingue,
Cette jouvence était dindon,
Pour moi ce jour-là, c’était dimanche.
François Caradec
07:32 Publié dans 06. J'aime lire... ça! | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : métier: prof!, gemmes
25 mars 2008
Le vieux
Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, meuglaient par moments vers la maison; les volailles mettaient un mouvement coloré sur le fumier, devant l'étable, et grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers pour leurs poules qu'ils appelaient d'un gloussement vif.
La barrière de bois s'ouvrit; un homme entra, âgé de quarante ans peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tordu, marchant à grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots plein de paille. Ses bras longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d'un énorme poirier, à côté d'un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puis se mit à japper en signe de joie. L'homme cria:
-- A bas, Finot !
Le chien se tut.
Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu'à la moitié des jambes, cachées en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage et brute qu'ont souvent les faces des paysans.
L'homme demanda:
-- Comment qu'y va?
La femme répondit:
-- M'sieu le curé dit que c'est la fin, qu'il n' passera point la nuit.
Ils entrèrent tous deux dans la maison.
.Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse, noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque d'indiennenormande.
Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part, portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.
Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de l'appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un gargouillement d'eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
L'homme et la femme s'approchaient et regardèrent le moribond, de leur oeil placide et résigné.
Le gendre placide
-- C'te fois, c'est fini; i n'ira pas seulement à la nuit.
La fermière reprit:
-- C'est d'puis midi qu'i gargotte comme ca.
Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de terre, si sec qu'il semblait en bois. Sa bouche entrouverte laissait passer son souffle clapotant et dur; et le drap de toile grise se soulevait sur sa poitrine à chaque aspiration.
Le gendre, après un long silence, prononça:
-- Y a qu'à le quitter finir. J'y pouvons rien. Tout d' même c'est dérangeant pour les cossards, vul' temps qu'est bon, qu'il fautrepiquer d'main.
Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara:
-- Puisqu'i va passer, on l'enterrera pas avant samedi; t'auras ben d'main pour les cossards.
Le paysan méditait; il dit:
-- Oui, mais demain qui faudra qu'invite pour l'imunation, que j' nai ben pour cinq ou six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.
La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça:
-- I n'est seulement point trois heures, qu' tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout l' côté de Tourville. Tu peux ben dire qu'il a passé, puisqu'i n'en a pas quasiment pour la relevée.
L'homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de l'idée. Enfin il déclara:
-- Tout d' même, j'y vas.
Il allait sortir; il revint et, après une hésitation:
-- Pisque t'as point d'ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l'imunation, vu qu'i faudra se réconforter T'allumeras le four avec la bourrée qu'est sous l' hangar au pressoir. Elle est sèque.
Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne n'en perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d'un pot de terre brune, I'étendit sur son pain, qu'il se mit à manger lentement, comme il faisait tout.
Et il traversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper, sortit sur le chemin qui longeait son fossé, et s'éloigna dans la direction de Tourville.
Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant, I'écrasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d'un blanc jaune, qu'elle laissa sur le coin de la table.
Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l'arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d'un escabeau. Elle choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les mûrs, et les entassait dans son tablier.
Une voix l'appela du chemin:
-- Ohé, Madame Chicot!
Elle se retourna. C'était un voisin, maître Osime Favet, le maire, qui s'en allait fumer ses terres, assis les jambes pendantes, sur le tombereau d'engrais. Elle se retourna, et répondit:
-- Qué qu'y a pour vot' service, maît' Osime?
-- Et le pé, où qui n'en est?
Elle cria:
-- Il est quasiment passé. C'est samedi l'imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.
Le voisin répliqua:
-- Entendu. Bonne chance! Portez-vous bien.
Elle répondit à sa politesse:
-- Merci, et vous d' même.
Puis elle se remit à cueillir ses pommes.
Aussitôt qu'elle fut rentrée, elle alla voir son père, s'attendant à le trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et monotone, et jugeant inutile d'approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commença à préparer les douillons.
Elle enveloppait les fruits un à un, dans une mince feuille de pâte, puis les alignait au bord de la table.
Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines l'une devant l'autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre; car elle avait réfléchi qu'il était inutile d'allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.
Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu'il eut franchi le seuil, il demanda:
-- C'est-il fini?
-- Point encore: ça gargouille toujours.
Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son souffle rauque, régulier comme un mouvement d'horloge, ne s'était ni accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu de ton, suivant que l'air entrait ou sortait de la poitrine.
Son gendre le regarda, puis il dit:
-- I finira sans qu'on y pense, comme une chandelle.
Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper. Quand ils eurent avalé leur soupe, ils mangèrent encore une tartine de beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre de l'agonisant.
La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le visage de son père. S'il n'avait pas respiré, on l'aurait cru mort assurément.
Le lit des deux paysans était caché à l'autre bout de la chambre, dans une espèce d'enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, éteignirent la lumière, fermèrent les yeux; et bientôt deux ronflements inégaux, l'un plus profond, l'autre plus aigu, accompagnèrent le râle interrompu du mourant.
Les rats couraient dans le grenier.
Le mari s'éveilla dès les premières pâleurs du jour.
Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de la résistance du vieux.
-- Dis donc, Phémie, i n' veut point finir. Qué qu' tu f'rais té?
Il la savait de bon conseil.
Elle répondit:
-- I n' passera point l' jour, pour sûr. N'y a point n'à craindre. Pour lors que l' maire n'opposera pas qu'on l'enterre tout de même demain, vu qu'on l'a fait pour maître Renard le pé, qu'a trépassé juste aux semences.
Il fut convaincu par l'évidence du raisonnement; et il partit aux champs
Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.
A midi, le vieux n'était point mort. Les gens de journée loués pour le repiquage des cossards vinrent en groupe considérer l'ancien qui tardait à s'en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.
A six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre à la fin, s'effraya.
-- Qué qu' tu f'rais, à c'te heure, té, Phémie?
Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu'il fermerait les yeux et autoriserait l'enterrement le lendemain.
L'officier de santé, qu'on alla voir, s'engagea aussi, pour obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L'homme et la femme rentrèrent tranquilles.
Ils se couchèrent et s'endormirent comme la veille mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.
Quand ils s'éveillèrent, il n'était point mort.
Alors, ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le considérant avec méfiance, comme s'il avait voulu leur jouer un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout du temps qu'il leur faisait perdre.
Le gendre demanda:
-- Qué que j'allons faire?
Elle n'en savait rien; elle répondit:
-- C'est-i contrariant, tout d' même !
On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver sur l'heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.
Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent.
Les femmes en noir, la tête couverte d'un grand voile, s'en venaient d'un air triste. Les hommes, gênés dans leur veste de drap, s'avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.
Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant, et tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se mirent à pleurer. Ils expliquaient l'aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s'excusaient voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.
Ils allaient de l'un à l'autre:
-- Je l'aurions point cru; c'est point croyable qu'il aurait duré comme ça!
Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s'en aller. Maître Chicot les retint.
-- J'allons casser une croûte tout d' même. J'avions fait des douillons; faut bien en profiter.
Les visages s'éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix basse. La cour peu à peu s'emplissait; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, I'idée de douillons égayant tout le monde.
Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce spectacle, jetaientun coup d'oeil de la fenêtre qu'on avait ouverte .
Mme Chicot expliquait l'agonie:
-- V'là deux jours qu'il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait-on point une pompe qu'a pu d'iau?
Quand tout le monde eut vu l'agonisant, on pensa à la collation, mais comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte.
Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu'il n'y en eût pas assez. Mais il en resta quatre.
Maître Chicot, la bouche pleine, prononça:
-- S'i nous véyait, I' pé, ça lui ferait deuil. C'est li qui les aimait d' son vivant.
Un gros paysan jovial déclara:
-- I n'en mangera pu, à c't' heure. Chacun son tour.
Cette réflexion, loin d'attrister les invités, sembla les réjouir C'était leur tour, à eux, de manier des boules.
Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans les repas.
Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à elle-même, apparut à la fenêtre et cria d'une voix aiguë:
-- Il a passé ! Il a passé !
Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.
Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n'avait pas fini de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.
Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C'était fini, ils étaient tranquilles. Ils répétaient:
-- J' savions bien qu' ça n' pouvait point durer. Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit, ça n'aurait point fait tout ce dérangement.
N'importe, c'était fini. On l'enterrerait lundi, voilà tout, et on remangerait des douillons pour l'occasion. Les invités s'en allèrent en causant de la chose contents tout de même d'avoir vu ça et aussi d'avoir cassé une croûte.
Et quand l'homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par l'angoisse:
-- Faudra tout d' même r'cuire quatre douzaines deboules! Si seulement il avait pu s' décider c'te nuit!
Et le mari, plus résigné, répondit:
-- Ça n' serait pas à refaire tous les jours.
Maupassant - Les Contes du jour et de la nuit (1885) - Le vieux
(sous Licence ABU)
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17 mars 2008
Le Parfum
« Au dix-huitième siècle vécut en France un homme qui compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manqua pas de génies abominables... »
(...)
« A l'époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l'urine, les cages d'escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton ; les pièces d'habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre, les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés ; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d'oignon, et leurs corps, dès qu'ils n'étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives.
Les rivières puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l'épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu'en bas, et le roi lui-même puait, il puait comme un fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver ... »
Patrick Süskind, Le Parfum (Editions Fayard). Traduit par Bernard Lortholary.
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10 mars 2008
Michaux
Henri Michaux : une vie de plume
(1899-1984)
"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire: me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie" affirme Henri Michaux dans Passages (1950). Toute l'oeuvre de ce poète, né à Namur, consiste en effet en une périlleuse traversée de ce qu'il appelle "l'espace du dedans". Et c'est l'un de ses traits les plus remarquables que de nous parler de l'être, et donc de nous-mêmes, comme d'un territoire à explorer, d'un paysage dont l'apparente stabilité dissimule de minuscules ou spectaculaires événements.
Henri Michaux c'est une expérience extrême de l’écriture et de la langue. C’est sa révolte qui l’a mené à réinventer la langue comme seul un enfant peut la réinventer. Le recueil "Qui je fus" témoigne de cette volonté d'inventer un nouveau langage poétique.
Le grand combat
Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.
« Papa, fais tousser la baleine », dit l'enfant confiant.
Le tibétain, sans répondre, sortit sa trompe à appeler l'orage
et nous fûmes copieusement mouillés sous de grands éclairs.
Si la feuille chantait, elle tromperait l'oiseau.
Henri Michaux, Qui je fus, 1927, Gallimard
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03 mars 2008
Baudelaire
Né à Paris le 9 avril 1821, Charles Baudelaire n’a que six ans lorsque son père meurt. Sa mère se remarie un an plus tard avec le général Aupick. Il refuse cette union et sera toujours en opposition avec ce militaire aux valeurs et aspirations très différentes des siennes.
Après des études secondaires à Lyon, puis au lycée Louis-le-Grand, à Paris, il se destine à des études de droit. Mais il cède vite aux tentations de la vie ardente et dissolue de la bohème romantique du Quartier Latin.
En 1839, il est renvoyé de Louis le Grand mais obtient néanmoins son baccalauréat. Il choisit délibérément une vie de bohème.
Sa famille, qui n’apprécie guère cette vie dissolue, le pousse à embarquer en 1841 à bord d’un paquebot à destination des côtes d'Afrique et de l'Orient. Durant son séjour à l'île Bourbon (aujourd'hui île de la Réunion), il fait provision d'une collection d'images et d'impressions " exotiques " qui marqueront durablement sa poésie, dont il rédige, au retour en 1842, les premiers textes. Au même moment il s'éprend, à Paris, de l'actrice Jeanne Duval, une mulâtresse dont le corps sensuel devient le " conservatoire " - en dépit d'une liaison parfois tapageuse - des souvenirs du splendide " ailleurs " entrevu aux îles. Bien qu’il ne soit pas allé pas au terme de son voyage, Baudelaire en retire un grand nombre d’impressions dont il s’inspirera dans ses œuvres (L'Albatros, Parfum exotique…).
A son retour Charles dépense sans compter l’héritage qu’il a reçu de son père, ce qui incite sa famille à le placer sous conseil de tutelle qui le prive de la jouissance immédiate de l'héritage paternel. Obligé de travailler pour vivre, Baudelaire se fait journaliste, critique d'art et critique littéraire. Dans cette " épreuve " qui prélude à ses productions de poète, il se forge peu à peu une conscience esthétique, par la fréquentation des génies du siècle, qu'il contribue à faire découvrir ou reconnaître (Hugo, Delacroix, Courbet et plus tard Manet et Wagner).
En 1847, Baudelaire découvre l’écrivain américain Edgar Poe. Comme lui, il partage une certaine idée du goût du mal et une même conception de l'art. Il traduit de nombreuses œuvres de l’auteur pour le faire connaître aux Français : Contes extraordinaires (1854), Histoires extraordinaires/Nouvelles Histoires extraordinaires (1857), Aventures d'Arthur Gordon Pym (1858).
C'est également en 1847 que Baudelaire tombe sous le charme de Marie Daubrun. Celle-ci lui inspira plusieurs poèmes. Un peu plus tard, c’est Mme Sabatier qui occupe toutes ses pensées.
En 1868 sont publiés à titre posthume le Spleen de Paris et les Curiosités esthétiques.
Baudelaire, qui a mené une vie en totale opposition avec les codes moraux de son époque, est l’image même du poète écorché vif. Non reconnu de son vivant, le poète en tira une profonde tristesse. Il sera ensuite acclamé par ses successeurs : "le vrai Dieu" selon Rimbaud, "le premier surréaliste" pour Breton ou encore "le plus important des poètes" pour Valéry. Ses œuvres inaugurent la modernité en poésie.
Chant d'automne
I
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
II
J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.
Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !
Baudelaire, Les Fleurs du Mal
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25 février 2008
Zadig
Il y avait alors dans l’Arabie une coutume affreuse, venue originairement de Scythie, et qui, s’étant établie dans les Indes par le crédit des brachmanes, menaçait d’envahir tout l’orient. Lorsqu’un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son mari. C’était une fête solennelle qui s’appelait le bûcher du veuvage. La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa veuve, nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le jour et l’heure où elle se jetterait dans le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du genre humain; qu’on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient donner des enfants à l’État, ou du moins élever les leurs; et il le fit convenir qu’il fallait, si l’on pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: « Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il rien de plus respectable qu’un ancien abus? — La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais trouver la jeune veuve. »
Il se fit présenter à elle; et après s’être insinué dans son esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit combien c’était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et son courage. « Vous aimiez donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. — Moi? point du tout, répondit la dame arabe. C’était un brutal, un jaloux, un homme insupportable; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son bûcher. — il faut, dit Zadig, qu’il y ait apparemment un plaisir bien délicieux à être brûlée vive. — Ah! cela fait frémir la nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis dévote; je serais perdue de réputation, et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brûlais pas. » Zadig, l’ayant fait convenir qu’elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla longtemps d’une manière à lui faire aimer un peu la vie, et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. « Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité de vous brûler ne vous tenait pas? — Hélas! dit la dame, je crois que je vous prierais de m’épouser. »
Zadig était trop rempli de l’idée d’Astarté pour ne pas éluder cette déclaration; mais il alla dans l’instant trouver les chefs des tribus, leur dit ce qui s’était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se brûler qu’après avoir entretenu un jeune homme tête à tête pendant une heure entière. De puis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l’obligation d’avoir détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l’Arabie.
Voltaire, Zadig, CHAP. XI. — Le bûcher.
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18 février 2008
Daudet
INSTALLATION
Quelqu'un de très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le moulin depuis plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile et droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des tuiles tombées. Il m'a regardé un moment avec son oeil rond; Puis, tout effaré de ne pas me reconnaître, il s'est mis à faire:"Hou! hou!" et à secouer péniblement ses ailes grises de poussière;- ces diables de penseurs! ça ne se brosse jamais... N'importe! tel qu'il est, avec ses yeux clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une entrée par le toit, moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.
C'est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.
Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.
Et maintenant, comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris bruyant et noir? Je suis si bien dans mon moulin! C'est si bien le coin que je cherchais, un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des journaux, des fiacres, du brouillard!... Et que de jolies choses autour de moi! Il y a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la tête bourrée d'impressions et de souvenirs... Tenez! pas plus tard qu'hier soir, j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un mas* qui est au bas de la côte, et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour toutes les premières que vous avez eues à Paris cette semaine. Jugez plutôt.
Il faut vous dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les chaleurs, d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq ou six mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre; puis, au premier frisson de l'automne, on redescend au mas, et l'on revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin, le portail attendait, ouvert à deux battants, les bergeries étaient pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait: "Maintenant, ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou." Puis, tout à coup, vers le soir, un grand cri: "Les voilà!" et là-bas, au lointain, nous voyons le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la route semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la corne en avant, l'air sauvage; derrière eux le gros des moutons, les mères un peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes; les mules à pompons rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles bercent en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues jusqu'à terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des manteaux de cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.
Tout cela défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, en piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en sursaut. Tout le monde est sur pied: pigeons, canards, dindons, pintades. La basse-cour est comme folle; les poulets parlent de passer la nuit!... On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec un parfum d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise et qui fait danser.
C'est au milieu de tout ce train que le troupeau gagne son gîte. Rien de charmant comme cette installation. Les vieux béliers s'attendrissent en revoyant leur crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés dans le voyage et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.
Mais le plus touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le mas. Le chien de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau du puits, tout plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne veulent rien voir, rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le gros loquet poussé sur la petite porte à claire-voie, et les bergers attablés dans la salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le chenil, et là, tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne, un pays noir où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rosée jusqu'au bord.
Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin, 1869
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